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Matthias FEKL : « Dans la mondialisation actuelle, on ne peut se contenter d’être un « gentil social-réformiste » »

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Matthias Fekl est Secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur, du tourisme et des Français de l’étranger depuis septembre 2014. Auteur du rapport à l’origine des primaires de 2011, il s’est aussi illustré récemment en déclarant que la France serait prête à rompre les négociations sur le Traité transatlantique si les Etats-Unis persistaient dans leurs positions. Le nouveau gouverneur de la Banque de France prévoit pour lui un avenir radieux : premier Premier ministre franco-allemand. En attendant, c’est l’un des rares membres de la jeune garde ministérielle à proposer sa vision de l’avenir de la gauche.

 

Un secrétaire d’Etat au commerce extérieur de gauche, cela ressemble à quoi ?

 

Il y a bien entendu des priorités dans mon agenda qui viennent d’un homme de gauche mais doivent parler à tout le pays car elles s’inscrivent dans l’intérêt général. L’accompagnement des PME à l’international en est une, qui constitue d’ailleurs un axe fort de l’action du gouvernement sur lequel nous enregistrons des résultats positifs, avec quelques 4000 nouvelles entreprises qui se sont lancées à l’export l’année dernière, ce qui nous permet de commencer à rattraper notre retard vis-à-vis de l’Italie et de l’Allemagne. D’autres questions sont assurément plus politiques et appellent des réponses qui dépassent le cadre national. Je pense ainsi qu’à la mondialisation de l’économie doit désormais répondre la mondialisation des règles. Aujourd’hui, on assiste en effet à des dérives oligarchiques de la part d’un libéralisme sans limite : on le voit de plus en plus, il n’y a pas de lien automatique entre libéralisme économique et libéralisme politique et, au contraire, l’on voit même souvent apparaître un néolibéralisme autoritaire. Il y a donc d’importants combats progressistes à mener. Prenons l’exemple des négociations commerciales entre l’UE et ses partenaires : la transparence des négociations commerciales, le maintien de standards sociaux et environnementaux élevés sont au coeur d’un agenda socialiste… C’est aussi dans ce cadre que la France a obtenu l’abandon de l’arbitrage privé dans l’accord avec le Canada et la mise en place d’une véritable Cour permanente et indépendante, idée que nous étions les seuls à porter au départ. Evidemment, certains de ces combats restent intimement liés à la tradition diplomatique de la France, notamment à notre attachement à une Europe forte et au multilatéralisme. Nous sommes le premier ensemble économique mondial, nous n’avons pas à nous excuser de défendre un cadre exigeant pour la mondialisation !

 

Ne faudrait-il pas pour cela réorienter l’Europe ?

 

Nous devons nous interroger sur la finalité du projet européen et le faire de manière radicale. Son objectif premier demeure la paix, et j’invite chacun à bien avoir cela à l’esprit dans la période actuelle. Mais la construction européenne doit aussi être un moyen pour les citoyens de reprendre en main leur destin et de répondre aux grands défis qui s’imposent à nous et que ne peuvent gérer seuls les Etats : les migrations bien sûr, mais aussi les risques sécuritaires ou environnementaux et la nécessité d’inventer un nouveau modèle économique. Je me souviens d’un rapport de Romano Prodi paru lorsque j’étais moi-même étudiant à SciencesPo, dans lequel il insistait sur la nécessité de préserver cet esprit typiquement européen, qui associe efficacité économique et respect de l’humain. Le ton de ce rapport était celui d’une autre époque. Mais les objectifs doivent être les mêmes en sachant que dans la mondialisation actuelle, l’on ne peut se contenter d’être un « gentil social-réformiste ». La France et d’autres pays européens ont la chance d’avoir des modèles sociaux uniques dont l’Europe doit être la garante. Elle doit aussi inventer les modèles sociaux de demain. Cela passera nécessairement par une Europe à plusieurs vitesses, y compris avec des initiatives franco-allemandes. Certaines questions cruciales comme la fiscalité relèvent de l’unanimité. Si c’était aussi les cas dans nos intercommunalités, par exemple, je peux vous assurer que rien ne pourrait se faire !

Ma conviction est donc que le projet européen est à reconstruire de zéro. Ce sera le rôle de ma génération politique. Cela suppose d’abord de rapprocher l’Europe du coeur de ses citoyens. Aujourd’hui, l’UE est avant tout l’Europe des tableaux Excel et du semestre budgétaire européen. Pour ma part, je pense que nous avons dix ans pour faire une génération de vrais européens. J’aimerais donc que soit mis en place un semestre européen, qui permette à chaque jeune de passer six mois dans un autre Etat membre à l’âge de 18 ans, quel que soit son milieu d’origine, pour voir concrètement ce qu’est l’Europe. Il faut décloisonner l’Europe qui ne doit plus être réservée à la jeunesse dorée ou à celle qui est déjà européenne par culture familiale. Sans de telles initiatives, l’Europe sera au mieux une abstraction, au pire une menace.

 

Comment amorcer une telle réorientation lorsque l’on voit la social-démocratie européenne échouer élection après élection, comme dernièrement en Irlande ou en Allemagne ?

 

Lorsque la gauche n’est pas en mesure de prouver qu’elle apporte quelque chose que la droite ne saurait apporter, elle disparaît du paysage politique pendant dix ans, au moins. L’héritage politique des années Blair ou Schröder est à cet égard éclairant.

 

Pas de grandes coalitions, donc ?

 

Il y a deux manières de voir ce type d’expérience. Soit vous partez du principe qu’après tout, nous serions tous des centristes et qu’il n’y a dès lors aucune raison de ne pas travailler ensemble. Cette attitude est désastreuse. Soit vous assumez des différences, tout en étant capable de passer outre lorsqu’il s’agit de définir quelques grandes priorités qui devraient relever de l’unité nationale. Je pense par exemple à la transition écologique, aux infrastructures… C’est cette vision qu’avait le Conseil national de la Résistance.

 

Et pour 2017, quelle stratégie adopter : plus à gauche, moins à gauche ?

 

Je ne crois pas aux agences de notation de la vie politique, qui disent qui est de gauche et qui ne l’est pas. Pour 2017, il faudra avant tout trouver des thèmes fédérateurs à gauche, mais aussi au-delà. Quelle direction doit prendre le pays pour les cinq prochaines années ? D’abord, je pense qu’il faut un retour fort de la puissance publique, pour toutes les raisons évoquées plus haut. La démocratie est également un sujet central, sur lequel il faudra faire des propositions choc. Partons d’un constat simple : la Ve république ne fonctionne plus : on ne peut pas gouverner un pays moderne, dans toute sa complexité, avec tant de verticalité. Ce modèle permet certes d’agir, mais sans être en mesure d’associer les citoyens, pour au final perdre en légitimité. C’est un modèle du « bon père de famille », mais heureusement, plus aucune famille ne fonctionne comme cela. Ce besoin de démocratie vaut aussi pour les entreprises. On gagnerait à s’inspirer d’autres pays, comme l’Allemagne ou les pays nordiques, où les relations sociales sont plus développées. Le meilleur moyen pour que les syndicats assument leur responsabilité, c’est de leur en donner. Nous devons aussi faire en sorte de briser les plafonds de verre pour remettre en mouvement cette société, qui reste bloquée par la reproduction des élites. Une seule réforme ni suffira pas contrairement à ce que la pensée magique de la Ve République laisse à penser. Ce qu’il faut, c’est faire du « Descoings à tous les étages » d’une certaine manière : mener des réformes concrètes pour ouvrir notre société sur le monde tout en donnant sa chance à chacun. Il est clair que beaucoup de gens ont envie de faire exploser le système. Si nous ne sommes pas capables de le refonder, ils choisiront un autre bulletin de vote, inutile de vous dire lequel.

 

Au-delà du fond se pose la question de la présence de la gauche au second tour. Faut-il une primaire ?

 

Olivier Ferrand, Olivier Duhamel et moi-même avons été les premiers à défendre l’idée d’une primaire, en 2008, et à l’époque on nous accueillait avec du goudron et des plumes ! On nous accusait de tuer les partis politiques, mais force est de constater qu’aujourd’hui, les partis n’arrivent plus à créer de la légitimité. En 2011, cela a permis une dynamique exceptionnelle. Il y a vraiment eu un avant et un après primaires. Ce n’est pas pour autant un but en soi. Si c’est pour avoir une moitié des participants qui se maintient coûte que coûte, cela n’apportera rien. Au-delà de la primaire des personnes, ce qu’il faut donc, c’est une « primaire des idées », avec une grande liberté de contribution et notamment des contributions émanant des jeunes. Notre candidat devra pouvoir dire aux électeurs ce qui a marché dans ce quinquennat, ce qui n’a pas marché et où il souhaite emmener la société française.

 

Après 2017, à quoi devra ressembler le Parti socialiste ?

 

Nous avons justement besoin de faire revivre le « parti de la primaire », qui avait à l’époque réuni plus de trois millions de personnes ! Sur la méthode, il faudra ouvrir nos réunions, travailler avec la société civile et les syndicats et s’occuper de la composition sociologique du parti. Le PS doit laisser beaucoup plus de place aux jeunes, c’est à nous d’écrire la suite. Sur le fond, il faudra également renouer avec le travail intellectuel, nous interroger sur ce qu’est le socialisme. Nous devons porter un projet de transformation sociale, avoir une pensée des inégalités et de l’émancipation. Cela suppose aussi une toute autre pensée de la puissance publique et une grande écoute de tous les pensées économiques hétérodoxes pour penser enfin l’avenir autrement qu’avec les oeillères de ceux qui n’ont vu venir aucune des crises actuelles mais donnent des leçons de morales du soir au matin.

Propos recueillis par Erlan Le Calvar et Séraphin Elie

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